Zoom sur...
Le traumatisme psychique de guerre chez les militaires
5e partie : la blessure morale
90%. Il s'agit du taux de prévalence de blessure morale observé par Koenig et al. (2018) dans une étude portant sur 373 vétérans américains souffrant de trouble de stress post-traumatique (TSPT).
Qu’est-ce donc que cette blessure morale ? Elle se définit comme une souffrance durable qui survient lorsqu’une personne est témoin ou actrice d’un événement qui transgresse profondément ses valeurs morales, éthiques ou spirituelles fondamentales, et pour lequel elle se sent responsable ou trahie (Griffin et al., 2019 ; Litz et al., 2009).
Les événements potentiellement moralement blessants sont usuellement classés en quatre catégories :
- Commettre un acte contraire à ses valeurs,
- Ne pas parvenir à empêcher un acte que l’on juge immoral,
- Être témoin de violations morales graves,
- Subir une trahison de la part d’une autorité, d’une institution ou de pairs (Griffin et al., 2019 ; Norman et al., 2019).
La blessure morale se manifeste essentiellement par :
- Honte et culpabilité,
- Perte de sens, désillusion morale, crise de valeurs,
- Colère morale, ressentiment, sentiment de trahison,
- Retrait social, isolement, perte de confiance en autrui,
- Parfois une souffrance spirituelle ou existentielle (Barnes et al., 2019 ; Drescher et al., 2011 ; Koenig et al., 2020).
Si la blessure morale est distincte du TSPT (Farnsworth, 2017), tant dans ses causes que dans ses manifestations, elle peut cependant y être liée. En effet, un événement traumatogène peut également revêtir les caractéristiques d’un événement potentiellement moralement blessant.
La blessure morale fait l’objet de recherches croissantes depuis une quinzaine d’années. Parmi les raisons de ce cet intérêt, nous notons le constat qu’elle peut représenter un point de blocage dans la thérapie du TSPT chez les vétérans (Koenig et al., 2019).
Evénements pouvant déclencher une blessure morale
Comme évoqué supra, la littérature distingue quatre catégories d’événements potentiellement moralement blessants.
Commission d’actes violant les principes moraux
En guerre, les situations au cours desquelles des actes contreviennent aux principes moraux du combattant sont multiples :
- Violences sur des civils : mort de non-combattants lors d’assauts, destruction d’habitations, tirs sur des civils armés…
- Violences disproportionnées : maltraitance de combattants ennemis, actes de vengeance…
- Violences au sein du rang : agression sexuelle, tir fratricide… (Drescher et al., 2011)
Illustrons chacune de ces situations.
Les violences commises contre des civils ne sont pas marginales, les conflits asymétriques des 30 dernières années ayant brouillé la frontière combattants / non-combattants. 15 à 30% des combattants américains rapportent avoir tué des civils lors de l’Operation Iraqi Freedom (Hoge et al., 2004).
Les actes de violence disproportionnée peuvent se produire dans un contexte de débordement émotionnel intense. Un exemple emblématique est celui de soldats envahis par la colère après la mort d’un frère d’arme. Il est arrivé que certains groupes retournent sur les lieux du combat et commettent des exactions contre la population civile dans une pulsion de vengeance.
Dans Entre guerres, le général François Lecointre (2024) nous offre un aperçu de l’afflux émotionnel – ici la rage envers des combattants ennemis – déclenchant un mécanisme de blessure morale :
« Les Serbes poussèrent devant l’entrée l’un de mes hommes pris en otage la nuit précédente, blême, canon sur la nuque et nous suppliant de ne pas l’abattre. Enragé, je retournai en arrière, pris un prisonnier serbe et le traînai devant nous, braquant mon pistolet sur sa tempe, impatient de faire éclater son crâne si l’occasion m’en était offerte. Je revois le regard que posa sur moi le premier des chefs de groupe qui avait investi le poste avec son lieutenant. C’était un simple caporal-chef, ordinairement blagueur et bon compagnon. […] Je remarquai son épuisement, ses yeux vides, harassés de fatigue et malheureux. Lui ne voulait venger personne. Il ne retirait aucune jouissance du combat qu’il avait mené avec une bravoure pourtant exemplaire, mais par devoir seulement. Il attendait que vienne le temps de la fin de l’assaut, le temps de pleurer nos frères et de les soigner. Devant lui, si déterminé à aller jusqu’au bout mais en même temps si pâle et si triste, j’ai enfin compris que j’étais en train de perdre mon humanité.
Comment avais-je pu me transformer ainsi, en une créature monstrueuse de violence et d’animalité ? Aujourd’hui, j’en frémis de douleur et de honte. » (p.106-107)
Les actes contrevenant les principes moraux peuvent également être commis par absence d’alternative moralement acceptable. La victime de blessure morale se trouve alors aux prises avec un dilemme éthique : chaque solution implique la violation de principes moraux. Dans L’homme en guerre, Patrick Clervoy (2026) relate le témoignage d’un chef de bord d’hélicoptère de combat, chargé de guider un missile contre un camion ennemi :
« Pendant de longues secondes, le chef de bord garda les yeux rivés sur son écran. Il corrigeait la trajectoire du missile. C’est alors qu’il aperçut des silhouettes humaines sortir de leurs casemates enterrées. Le bruit des hélicoptères leur était parvenu. Les troupes ennemies s’enfuyaient. Les soldats montaient dans les camions. Détruire un camion est une opération de combat. Les pilotes étaient entraînés. Mais détruire un camion dans lequel des soldats venaient de se réfugier était une action plus grave. Ces soldats n’étaient pas armés, ils se sauvaient. Les lois de la guerre interdisaient de les tuer. Il fallait les faire prisonniers. Le missile continuait sa course à 900 kilomètres à l’heure et le pilote n’avait que quelques secondes pour dévier le missile. Ses pensées défilèrent en mode accéléré. S’il ne frappait pas le camion, il faudrait revenir à la base, expliquer pourquoi leur mission avait avorté, planifier à nouveau la destruction du véhicule. L’ennemi aurait eu le temps de se préparer. La vie des pilotes et de leurs équipages serait une nouvelle fois mise en jeu avec des risques plus grands parce qu’ils auraient perdu l’effet de surprise. Le chef de bord n’eut pas le temps de réfléchir davantage. Le missile fit exploser sa cible. Mission accomplie. Chaque appareil avait atteint son objectif. Les camions furent détruits. Le pilote d’hélicoptère raconta qu’une pensée s’incrusta immédiatement dans son esprit : « Nous sommes des assassins. » Vingt ans plus tard, cette pensée le brûlait encore. » (p.102-103)
Incapacité à empêcher un acte jugé immoral
Lorsque des violences disproportionnées sont perpétrées par un groupe de combat, certains membres peuvent être en désaccord sans pour autant être en mesure d’empêcher ces violences.
Dans cette catégorie, nous pouvons également trouver l’auto-attribution d’une responsabilité causale dans un événement. Par exemple, un auxiliaire sanitaire n’ayant pu sauver la vie d’un soldat ami peut se blâmer de ce décès alors que sa responsabilité était de le soigner et que la cause du décès réside dans l’assaut ennemi. De même, le leader d’une unité peut se sentir coupable de décisions à la suite desquelles des combattants amis ont été blessés ou tués alors qu’il ne pouvait pas prévoir cette issue.
Être témoin de violations morales
Les mandats d’interposition entre belligérants (par exemple, les Casques Bleus de l’ONU en ex-Yougoslavie dans les années 1990) ont largement exposé des militaires à des scènes de massacres entre ethnies sans qu’ils puissent intervenir. Une blessure morale a pu en résulter.
Trahison par une autorité, des pairs ou une institution
Défaillance du commandement, trahison par des pairs ou par des civils initialement jugés dignes de confiance… peuvent être à l’origine d’une blessure morale.
Quant au vécu de trahison en raison de décisions politiques, les propos de Patrick Clervoy dans L’homme en guerre (2026), sont éclairants :
« En 2020, le président américain prit la décision de négocier un accord de paix avec les talibans, offrant à ceux qui étaient encore considérés comme des ennemis de prendre le contrôle du pays. L’Afghanistan revint à l’identique de ce qu’il était vingt ans plus tôt. On peut estimer à un million le nombre de militaires occidentaux qui participèrent à cette guerre. Ils ne pouvaient qu’être amers. Vingt ans de guerre, près de trois mille morts et quarante mille blessés du côté de la coalition, cinquante mille morts du côté des talibans et autant de civils tués… Pour quel résultat ? Une déroute politique et morale. » (p.156)
Manifestations de la blessure morale
Culpabilité et honte sont au cœur des manifestations de la blessure morale (Litz et al., 2009).
La culpabilité est une expérience cognitive et émotionnelle déclenchée par une transgression de principes moraux et éthiques d’une personne. Dans la culpabilité, le focus est mis sur le comportement (« j’ai fait quelque chose de mal. »). L’expérience de la culpabilité agit comme un élément motivationnel prosocial pour ne pas reproduire ladite transgression et pour faire amende honorable du préjudice infligé (Litz et al., 2009 ; Norman et al., 2019).
La honte, quant à elle, met l’accent sur le Soi dans son entièreté (« je suis une mauvaise personne. »). Elle implique une auto-évaluation négative et une préoccupation pour l’évaluation de soi par autrui (Norman et al., 2019).
Différents mécanismes de culpabilité peuvent se mettre en place dans le cadre de la blessure morale :
- Culpabilité de négligence (ex : s’endormir au volant, ne pas avoir fait assez dans une situation…),
- Culpabilité d’incompétence (ex : penser que l’on aurait dû être capable de contrôler ce qui était pourtant incontrôlable, que l’on aurait dû savoir ce qui allait se passer, que l’on aurait dû avoir la compétence pour gérer une situation...),
- Culpabilité du survivant (ex : un soldat blessé quitte son unité le temps d’être soigné et un camarade décède durant son absence),
- Culpabilité de n’avoir rien ressenti après avoir tué un ennemi,
- Culpabilité d’atrocité (ex : observer ou participer à un acte horrible contre un autre être humain),
- Culpabilité de « complicité » en ne dénonçant pas les actes immoraux. (d’après Norman et al., 2019)
Parce que la morale est un concept d’origine sociale, les conséquences de la blessure morale, avec son cortège de honte et de culpabilité, se situent essentiellement dans le champ relationnel : retrait social, autosabotage social et professionnel, agressivité, hostilité… (Farnsworth et al., 2017 ; Norman et al., 2019). L’abus de substances est également fréquemment associé à la blessure morale (Barnes et al., 2019)
Au niveau thérapeutique, la blessure morale peut entraîner des comportements d’évitement susceptibles d’entraver le travail de psychothérapie sur les événements traumatiques qui en sont à l’origine. De plus, la culpabilité peut être un facteur de maintien des troubles par des croyances dysfonctionnelles telles que :
- la transgression morale mérite une punition permanente et définitive (« je ne mérite pas d’aller mieux en raison de ce que j’ai fait »),
- la culpabilité est le seul moyen d’honorer les personnes décédées lors de l’événement à l’origine de la blessure morale.
Comprendre les mécanismes de la blessure morale offre une première approche pour travailler sur la culpabilité dans le cadre de la blessure morale.
Mécanismes de la blessure morale
Certains biais cognitifs peuvent conduire à la honte et à la culpabilité après un événement générateur de blessure morale.
- Le biais rétrospectif consiste à croire que le résultat des événements était connu au moment de l’événement,
- Le biais de manque de justification laisse croire qu’il n’y avait pas de justification pour la façon dont la personne a réagi pendant l’événement,
- Le biais d’attribution causale consiste à croire que l’on est la seule personne responsable de l’événement,
- La croyance en sa volonté de faire du tort fait croire que l’on a fait à dessein quelque chose de mal ou qui a violé d’importantes valeurs.
Identifier ces biais cognitifs associés à l’événement à l’origine d’une blessure morale permet de diminuer le sentiment de culpabilité.
Thérapie et blessure morale
Si la Cognitive Processing Therapy permet de cibler la culpabilité dans le cadre de la psychothérapie du TSPT, des protocoles ont été développés spécifiquement pour traiter la blessure morale.
Le protocole de Litz et al. (2009)
Les travaux de Litz et al. (2009) se sont particulièrement focalisés sur la blessure morale chez les vétérans. Les auteurs ont proposé un protocole en sept étapes, inspiré du référentiel cognitivo-comportemental :
- Connexion entre patient et thérapeute
- Préparation et psychoéducation
- Exposition en imagination à l’événement moralement blessant
- Analyse cognitive de l’événement blessant
- Dialogue en imagination avec une figure bienveillante
- Réparation et pardon
- Reconnexion relationnelle
Le protocole TrIGR de Norman et al. (2019)
Le protocole TrIGR (Trauma-Informed Guilt Reduction therapy) s’appuie sur le référentiel cognitivo-comportemental et sur des éléments de la thérapie ACT[1] en proposant trois phases :
- Psychoéducation sur le rôle de la culpabilité et de la honte dans la détresse post-traumatique et typologies de culpabilité et de honte relativement au trauma,
- Appréhension des fréquentes erreurs de raisonnement et aide à la remémoration plus exacte du déroulement des faits à l’origine de la blessure morale,
- Identification des valeurs importantes pour le patient et accompagnement à la mise en actes de ces valeurs.
L’objectif de TrIGR n’est pas de convaincre une personne que l’événement à l’origine de sa blessure morale n’était pas de sa faute, mais plutôt de l’aider à remettre en contexte son rôle lors de l’événement et de l’aider à retrouver une vie épanouissante malgré la culpabilité.
Conclusion
S’il y a blessure morale, c’est que son porteur est doté d’un code moral significatif et intact (Farnsworth et al., 2017 ; Litz et al., 2009). Les thérapies spécifiques à la blessure morale ne s’y trompent pas : c’est en s’appuyant sur leurs valeurs que l’on peut aider les victimes de blessure morale à retrouver une vie riche de sens.
Jusqu’à très récemment, la blessure morale n’était pas considérée comme une pathologie psychique. Pourtant, elle vient de faire son apparition dans la version révisée du DSM-5, le DSM-5-TR publié en 2024 (Guelfi et al., 2024). Y est introduite, dans la section des situations pouvant faire l’objet d’une attention clinique, la notion de problèmes moraux : « Moral problems include experiences that disrupt one’s understanding of right and wrong, or sense of goodness of oneself, others or institutions » [Les problèmes moraux comprennent les expériences qui violent la compréhension du bien et du mal, ou le sentiment de bonté de la part de soi-même, des autres ou des institutions ; traduction libre de l’auteure]. Cependant, étrangement, cette mise à jour ne figure pas dans le Mini DSM-5-TR en français (classification Z65.8).
Au-delà de cette ambiguïté, l’apparition de ces « problèmes moraux » dans le champ psychopathologique montre l’importance du concept de blessure morale dans la prise en charge psychothérapeutique. Des protocoles thérapeutiques ont émergé pour guider le clinicien dans l’accompagnement de ses patients.
[1] Acceptance and Commitment Therapy
Références
Barnes, H. A., Hurley, R. A., & Taber, K. H. (2019). Moral injury and PTSD: Often co-occurring yet mechanistically different. The Journal of neuropsychiatry and clinical neurosciences, 31(2), A4-103.
Clervoy, P. (2026). L’homme en guerre. Psychologie du soldat. Odile Jacob
Farnsworth, J. K., Drescher, K. D., Evans, W., & Walser, R. D. (2017). A functional approach to understanding and treating military-related moral injury. Journal of Contextual Behavioral Science, 6(4), 391-397.
Hoge, C.W., Castro, C.A., Messer, S.C., McGurk, D., Cotting, D.I., & Koffman, R.L. (2004). Combat duty in Iraq and Afghanistan, mental health problems, and barriers to care. New England journal of medicine, 351(1), 13-22
Griffin, B. J., Purcell, N., Burkman, K., Litz, B. T., Bryan, C. J., Schmitz, M., ... & Maguen, S. (2019). Moral injury: An integrative review. Journal of traumatic stress, 32(3), 350-362.
Guelfi, J. D., Crocq, M. A., & American Psychiatric Association. (2024). Mini DSM-5-TR-Critères Diagnostiques. Elsevier Health Sciences.
Hoge, C.W., Castro, C.A., Messer, S.C., McGurk, D., Cotting, D.I., & Koffman, R.L. (2004). Combat duty in Iraq and Afghanistan, mental health problems, and barriers to care. New England journal of medicine, 351(1), 13-22
Koenig, H. G., Youssef, N. A., Ames, D., Oliver, J. P., Teng, E. J., Haynes, K., ... & Pearce, M. (2018). Moral injury and religiosity in US veterans with posttraumatic stress disorder symptoms. The Journal of nervous and mental disease, 206(5), 325-331.
Koenig, H. G., Youssef, N. A., & Pearce, M. (2019). Assessment of moral injury in veterans and active duty military personnel with PTSD: A review. Frontiers in psychiatry, 10, 443.
Koenig, H. G., Youssef, N. A., Ames, D., Teng, E. J., & Hill, T. D. (2020). Examining the overlap between moral injury and PTSD in US veterans and active duty military. The Journal of nervous and mental disease, 208(1), 7-12.
Lecointre, F. (2024). Entre guerres. Gallimard.
Litz, B.T., Stein, N., Delaney, E., Lebowitz, L., Nash, W.P., Silva, C. et Maguen, S. (2009). Moral injury and moral repair in war veterans: A preliminary model and intervention strategy. Clinical psychology review, 29(8), 695-706.
Norman, S., Allard, C., Brown, K., Capone, C., Davis, B. et Kubany, E. (2019). Trauma Informed Guilt Reduction Therapy. Treating Guilt and Shame Resulting from Trauma and Moral Injury. Academic Press.
